Les discriminations à l’embauche liées à l’origine ou au faciès existent, même si elles sont pénalement condamnables. Qu'en est-il dans l'informatique ?
« Il existe une gradation en matière de discrimination, allant de l’acte raciste à la discrimination résultant de systèmes de décision collectifs dans lesquels les responsabilités individuelles sont diluées » (Haut Conseil à l’Intégration, 1998). Pour lutter contre les discriminations, la France s’est dotée d’un arsenal juridique conséquent. D’abord avec la loi du 1er juillet 1972 relative à la lutte contre le racisme, renforcée ensuite par la loi Lellouche de 2003 (qui institue pour de nombreuses infractions une circonstance aggravante de motivation raciste). Ou plus récemment avec la création de la Haute autorité de lutte contre les discriminations (HALDE), présidée par Louis Schweitzer.
Mais le nombre de condamnations reste dérisoire : 7 en 1999, 12 en 2001 et 29 en 2002. En comparaison, aux Etats-Unis, l’agence gouvernementale chargée du respect des lois contre les discriminations a traité 77 000 dossiers en 2000, dont 40 % concernaient les discriminations raciales. Le sujet semble donc encore peu traité en France, mais les témoignages sont nombreux. Comme celui d’Ahmed El Habchi, qui a vécu la discrimination ethnique à l’embauche.
« Avec une photo sur mon CV, les choses sont claires ! »
Bac +5, développeur en décisionnel, des compétences en Business Object et Oracle : le CV d’ Ahmed El Habchi est impressionnant. Malheureusement, ses expériences avec les recruteurs ont souvent été négatives. Bardé de diplômes, cet informaticien marocain arrive en France en 1997 mais connaît des difficultés pour trouver un emploi. Comme ce jour où il se rend à une convocation pour un entretien. « Quand le recruteur m’a vu, il ne m’a pas dit « bonjour » mais « vous attendez là. Il revient vingt minutes plus tard, m’indique qu’il n’a pas eu le temps de regarder mon CV, puis me demande pourquoi je n’ai pas terminé ma thèse. Je lui réponds que je n’en avais pas les moyens financiers. D’un ton définitif, il conclut qu’il cherche quelqu’un de mûr, car il a des clients de prestige. Humilié, je suis parti ».
Ahmed obtient parfois la réponse qu’il n’a pas « la compétence demandée », alors que son profil correspond parfaitement. À tel point qu’il a fini par mettre une photo sur son CV. « Pour éviter de leur faire perdre leur temps, et moi le mien », confie-t-il un rien désabusé. Il est cependant parvenu à travailler dans une SSII de la région parisienne et à se créer un savoir-faire reconnu, avec de solides références.
Discrimination positive et CV anonyme : une solution ?
Yazid Sabeg, PDG de Communication et Systèmes (60 nationalités et près de 4 000 ingénieurs), société cotée en bourse, se bat pour que les mentalités évoluent. Il a notamment participé au rapport « Des entreprises aux couleurs de la France ». Dans Discrimination positive (Calmann Levy, 2004), il analyse le tabou des quotas, effrayant pour ceux qui le disent non conforme au modèle républicain. « La législation antidiscriminatoire française a montré ses limites », réplique-t-il. Et de citer une directive européenne de 2000 : « Pour assurer la pleine égalité dans la pratique, le principe de l’égalité de traitement n’empêche pas un Etat membre de maintenir ou d’adopter des mesures spécifiques destinées à prévenir ou à compenser des désavantages liés à la race ou à l’origine ethnique. »
Yazid Sabeg nuance toutefois : « Je pense que dans l’informatique, la situation est moins pire qu’ailleurs, car les compétences apparaissent avant tout. Certes, je connais des ingénieurs qui ont été mal reçus. Je conseille à la personne qui se sent discriminée d’écrire au responsable de l’entreprise. Généralement, les dirigeants sont très attentifs à ces problèmes. »
Selon lui, le CV anonyme, qui est la règle dans les pays anglo-saxons, serait une saine avancée car le refus doit être motivé. D’ailleurs, l’une des déconvenues d’Ahmed El Habchi plaide dans ce sens. « J’avais postulé à une annonce, pas de réponse. Quelques temps après, je mets mon CV sur lesjeudis.com et dans la journée, je reçois un mail pour un entretien. Surprise ! C’est justement le recruteur qui ne m’avait pas répondu. Même nom, même société, même profil. Le CV avec ma photo avait certainement dû passer à la corbeille. »